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Interview avec Cuaron - Rolling Stone

L’édition mexicaine de Rolling Stone a fait un excellent article sur le réalisateur Alfonso Cuaron, où il explique pourquoi il a décidé de diriger Azkaban, le monde d’Harry Potter, et dévoile sa relation avec les jeunes acteurs du film.

« Quand j’ai rencontré Daniel, il était plongé dans tout cet univers punk. Vous voyez le genre : Sid Vicious et les Sex Pistols. Je l’ai taquiné en lui disant qu’il était plus vieux que moi, et qu’il était à fond dans cette vague des années 60 et qu’il ne connaissait pas toute cette nouvelle musique. C’est impressionnant de voir à quel point il a évolué, j’ai peur de lui parler maintenant. Et maintenant, c’est moi qui ne connais rien à propos de la musique, alors qu’il est un expert. C’est l’adolescent typique : quand il est intéressé par quelque chose, ça devient son oxygène. Il vit pour la musique, toute la journée avec son iPod, et il a chaque nouvel album de son groupe favori, dont il connaît toutes les chansons. En plus c’est une machine à emmagasiner tout ce qui se passe. Il a l’âge où on commence à développer ses opinions, et ses propres points de vue politiques. Nous tournions pendant la guerre en Irak, et ils avaient chacun leur idée sur le sujet. C’est un âge génial, et la chose la plus cool c’est qu’ils m’ont fait totalement confiance, ce que j’apprécie grandement. »

Alfonso Cuaron, réalisateur de Y tu mama tambien et de Solo con tu parej semblait jusque là vouloir mener une carrière avant tout d’auteur, semblable à Woody Allen, Quentin Tarantino ou même à un nouveau (et meilleur) Arturo Rispstein [ndt : fameux cinéaste mexicain]. C’est pourquoi la surprise a été grande quand il a été annoncé comme réalisateur du troisième volet de Harry Potter. Comment et pourquoi un réalisateur de films personnels a-t-il accepté de diriger une sorte de McDonalds cinématographique ? Nous l’avons donc appelé à Londres, où il vit depuis deux ans maintenant pendant qu’il termine Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban. Depuis son téléphone portable, pendant qu’il rentre à la maison, Cuaron nous explique la raison de sa décision. La versatilité d’Alfonso ne fait aucun doute, de Great Expectations, un film intime et élégant, à Harry Potter. Il est en train de préparer son prochain film, sur le thème de la révolte des étudiants en 1968 appelée Mexico 68.

Etiez-vous intimidé à l’idée de faire le troisième volet de Harry Potter à cause des inévitables comparaisons ?
Non. Quand ils m’ont envoyé le script, je ne savais pas grand chose de Harry Potter. Je n’avais lu aucun des livres ni vu les films, jusqu’à ce que le producteur David Heyman me demande de lire, ce que j’ai fait et ce qui m’a permis d’y voir des opportunités géniales. J’ai quand même eu une conversation avec Guillermo del Toro (ndt : autre réalisateur mexicain) parce que je ne savais pas si je devais accepter ou non. Il m’a dit que je devrais le faire si je pouvais me servir totalement du matériel. Dans un sens, c’était un exercice intéressant pour mon ego. Ce qui était génial, c’était que l’univers était déjà créé : c’était satisfaisant et apaisant pour moi. Ca a été la même chose avec le casting, qui était déjà établi. Le mieux, c’était de faire évoluer la série.

Quelle sera la touche Cuaron dans le film ? Qu’avez-vous fait de différent ?
Il y a certaines choses. Chaque film a ses nouveaux éléments. Mais je pense que les changements sont les plus difficiles à expliquer. J’espère que les fans d’Harry Potter et ceux qui n’y connaissent rien ne remarqueront pas la différence. Mais ça sera forcément différent, car Chis Colombus et moi sommes très différents.

Que fait un chef quand il est invité à MacDonalds ?
(rires) Pendant quelque temps on m’a invité à une autre franchise mais j’ai refusé, parce que je me suis rendu compte qu’ils étaient en train de faire un Twinky Wonder (ndt : une friandise) alors que je voulais faire un Red Bull (ndt : boisson énergétique). Dans Harry Potter, je me sentais bien avec le matériel qui était disponible. La vérité, c’est que j’avais l’opportunité de faire un film que j’aimais vraiment. Généralement, vous réalisez un film en vous disant : « J’espère qu’ils le verront ». Avec Harry Potter, vous savez que des millions de gens vont aller le voir. Alors le challenge devient le suivant : « Maintenant, que vais-je leur dire ou leur montrer ? »

Qu’est-ce que ça fait de passer des mois dans le monde de J.K. Rowling ?
Ce qui était spécial, dans ce projet, c’était le monde [des sorciers]. Tout ce qui touche à Harry Potter est très curieux et a une énergie divine... Travailler avec toute cette énergie, en plus en ayant toutes les ressources et le budget nécessaire, c’est vraiment fantastique. Vous n’avez aucun stress. J’ai eu la même expérience avec Y tu mamá tambien. Ils te donnent l’argent, ils sont contents de ton travail et ils te laissent une liberté absolue.

En tant que fan de Harry Potter, les deux premiers films m’ont déçu. A aucun moment je n’ai été effrayé ni eu peur. Cela va-t-il changer dans ce film ?
Oui, car il y a des méchants. Mais ce que j’aime dans le troisième livre, et je pense être très chanceux parce que je trouve que c’est le meilleur, c’est que ma fonction de réalisateur me permet d’en faire plus. Au final, ça a été le livre auquel je m’identifie le plus, justement parce que ça ne traite pas forcément de qui est le bon et qui est le mauvais. Ca parle juste d’un petit garçon qui est en train d’essayer de découvrir son identité, et d’étudier la partie paternelle qui se trouve en lui, avec son énergie masculine. Quoiqu’il en soit, mis à part cela, oui, il y a des conceptions du mal qui sont jugées d’une certaine manière, mais qui ne sont nécessairement pas ce qu’elles paraissaient être. D’autre part, ce film est particulier : le personnage maléfique, Voldemort, est beaucoup moins présent.

C’est le plus sombre de tous les livres ?
Dans un sens, oui. Surtout à cause de l’âge du jeune garçon, 13 ans. C’est le moment du rite initiatique et aussi un âge atypique. Je pense que c’est le livre le plus introspectif.

Avez-vous envié les pouvoirs d’Harry Potter ?
Je n’accroche pas trop au fantastique. Plus que le monde fantastique, ce qui me relie à l’histoire, c’est le monde urbain de Harry Potter. Pour moi ce qui est divertissant, ce n’est pas l’épate de la magie mais la dynamique humaine. Même si ce sont des sorciers, il y a cette dynamique dans les différences de classes, le pouvoir et les abus de celui-ci. Dans le film, il y a certains éléments métaphoriques et racistes. Mais Harry Potter apporte surtout des enseignements de différentes traditions. Je parle au plan spirituel. Les personnages pleins de sens permettent des rapprochements qui ont leur source dans les écoles philosophiques, spirituelles et psychologiques : on joue avec les archétypes. En plus, ça coïncidait avec la naissance de ma fille.

Que dit J.K Rowling de nous, les Mexicains ?
Ici à Londres, les gens m’ont demandé comment je me sentais dans cet englishment puisque Harry Potter est fondé sur l’establishment anglais. C’est vrai que tout est très anglais, mais finalement, je pense que c’est aussi très universel. C’est la part universelle de Harry Potter qui est très importante, celle qui a connecté tous les lieux, dans différentes langues, dans différents pays.

Est-ce que c’est un film juste pour les enfants ?
Je ne sais pas. Je crois que le succès de Harry Potter auprès des lecteurs et du public est également du aux adultes qui s’immergent dans ce monde « archétypé ». De plus, les enfants sont en train de grandir avec ce personnage et d’une certaine manière, ils s’aventurent dans un milieu très adolescent, presque adulte, conformément au déroulement de la série.

Finalement, les acteurs ont l’âge où les hormones sont en ébullition...
C’était véritablement divin. D’abord parce que vivre avec ces enfants est fantastique. Ils avaient fait les films précédents, alors ils connaissaient le fonctionnement d’un tournage. En plus ils avaient 13 ans quand j’ai travaillé avec eux : ils avaient plus d’entraînement et une certaine expérience. J’ai pu les prendre au sérieux, comme de vrais acteurs. Ils étaient totalement ouverts à l’idée de rendre plus d’émotion à l’écran. Ca a été très riche parce que je n’avais pas à m’occuper du côté technique sur le plateau, puisque les acteurs savaient parfaitement s’y intégrer. J’ai donc pu me concentrer sur la palette des émotions. Ces gosses commencent à prendre leur travail au sérieux, mais avec une énergie sans limite. C’était un délice de travailler avec cette énergie, qu’elle soit leur excitation ou leur colère, sans forcément vouloir qu’elle soit toujours clean.

Quel genre de musique écoutez-vous ?
A chaque film que je fais -ce qui m’a réussi jusqu’à maintenant, et qui marche pour d’autres réalisateurs- j’écoute un genre de musique qui se prête à ce que je suis en train de tourner. Pas forcément une musique que tu mettrais dans ton film, mais que tu sens connectée à ton histoire en quelque sorte...Là, la musique du XXème siècle se prêtait particulièrement au genre du film.

Il n’y a rien eu de sexuel dans le film ?
On est dans Harry Potter, Lynn ! Mais lisez entre les lignes...

Est-ce qu’il y a un côté mexicain ?
Dans l’iconographie, rien de plus : il y a bien des crânes en sucre comme ceux que nous avons lors du Jour des Morts (ndt : sorte d’Halloween mexicain)... Il y a ce parc ou j’ai transformé une fontaine avec notre aigle dévorant un serpent (ndt :symbole du drapeau mexicain), ce genre de choses. Il y avait aussi une peinture représentant des crânes, mais ça n’a pas été gardé. Des broutilles, en gros.

Comment pouvez-vous expliquer que grâce à cette saga, l’auteur est maintenant sur la fameuse liste Forbes, qui répertorie les millionnaires ?
Je suis content qu’une personne qui écrit soit millionnaire. Mais je crois que nous ne devrions pas mélanger littérature et commerce. Saramago [ndr : écrivain portugais écrivant beaucoup dans le domaine des mythes, particulièrement de son pays] ne vend pas beaucoup de livres mais les gens l’adorent.

Et bien Samarago a rapporté que les gens préfèrent maintenant lire des histoires de sorciers et de magie...
C’est très probable. Ce qui est également probable, c’est qu’avant, non seulement les gens ne lisaient pas Samarago, mais tout simplement ne lisaient pas tout court. Tandis que maintenant ils le font grâce à Harry Potter. Ca peut-être un très bon moyen d’aborder d’autres genres de littérature. Par exemple, j’en suis arrivé à lire Saramago après être passé par Ray Bardbury [ndt : écrivain américain de SF] Ce qui se passe souvent, c’est que la capacité de lecture est liée simplement à un certain « exercice » mental, auquel il faut s’habituer. Beaucoup de gens ne lisent pas car ils pensent qu’ils ne peuvent pas y arriver ou que ça n’est pas divertissant. Faire que les gens s’approchent temporairement des livres est une grande réussite. Ils ne sont pas stupides. Maintenant, vous avez les éditeurs et le marché qui vendent des sorciers à tout va : ils balancent/mettent sur la couverture des livres un petit sorcier et un dragon en sachant que cela va très bien se vendre. Mais je le répète, pour moi il n’y a rien de mal à ce que cette histoire rapproche les gens de la lecture.

Avez-vous appris quelque chose lors de cette expérience cinématographique ?
Sans aucun doute. Dans un tel projet, on pratique presque toutes les possibilités techniques au plus proche des nouvelles avancées cinématographiques.

Et au niveau humain ?
On apprend à travailler avec beaucoup de gens. Toute cette « machine » est super mais elle nécessite aussi beaucoup de collaboration et de communication, ainsi qu’un peu de foi et de confiance.

Et maintenant, qu’allez-vous faire ?
J’adorerais faire l’opposé de ce que je viens de produire. Faire Harry Potter a été incroyablement génial, mais maintenant j’adorerais faire quelque chose plus dans le genre « Dinner with Andre’s »

Dans le genre deux acteurs et juste un décor ?
Peut-être juste un acteur, ou même aucun. J’ai besoin de m’ôter de toute cette ambiance Harry Potter : c’était agréable, mais trop long. Et après avoir fait quelque chose de modéré, je verrai bien ce qui arrivera.

Traduit et adapté à partir de l’article espagnol de Rolling Stone par Marla pour Poudlard.org.